Chester Himes




Une affaire de viol
 
 

C'est à la fois un récit et une réflexion -à la manière d’un court essai- sur la force des préjugés racistes.

 
 
Le récit d'abord: deux Nord- Américains, Elizabeth Hancock Brissaud,  une femme blanche et Scott Hamilton, un homme noir qui ont eu une liaison ensemble, mais désormais terminée, prennent un pot à la terrasse d'un café, à Paris dans les années 50 du siècle dernier. Ils se rendent ensuite dans la chambre d'hôtel occupée par l'homme, bientôt rejoints par trois autres Noirs. Peu après, la femme est découverte morte, à moitié dévêtue, sur le lit de la chambre. Des voisins affirment avoir vu, un moment plus tôt, la femme se précipiter vers la fenêtre, fort agitée et être repoussée vers l'intérieur par les hommes avant qu'ils ne ferment les rideaux.

 
 
 
 
L'enquête   montre qu’Elizabeth avait eu plusieurs rapports sexuels peu avant sa mort et qu'elle avait bu un puissant aphrodisiaque. L'affaire parut suffisamment claire pour que les 4 hommes soient reconnus coupables de viol et de meurtre et condamnés à la réclusion perpétuelle ; décision que Himes commente ainsi : « dans cette jungle inexplorée qu’est l’obscure pathologie du désir et de la haine qui motive les rapports entre les races, on pourrait aisément trouver d’innombrables mobiles. »

Le narrateur se livre alors à une  enquête approfondie sur le parcours des personnages, leur histoire personnelle tant aux États-Unis qu'en Europe; il montre la force des préjugés racistes vis- à -vis des Noirs, et accessoirement de ces derniers envers les Blancs; et encore vis-à-vis de la femme blanche "elle aussi, une victime de la suprématie blanche, d'une sorte de racisme inversé, qui perpétue la domination du mâle". L'enquête bénévole menée par un ami  de Scott, révulsé par le verdict,  échoue à démontrer son innocence, en raison des préjugés qu'il trimballe avec lui. Ajoutons que Himes  livre la réalité de ce qui se passa vraiment. L'analyse minutieuse et fouillée est comme une descente dans le néant terrible et souverain du racisme, plaie universelle et sans guérison; le  pessimisme de l’auteur  est  ici tellement profond qu'il n'a d'égal que le caractère implacable de sa démonstration, qui se conclue par la dénonciation du "crime suprême de l'humanité : l'inhumanité de l'homme envers l'homme."

On découvre ici  une face peu connue de la palette et du génie littéraires de Himes : une  douloureuse  démonstration,  loin des récits policiers  déjantés de Harlem, plus proche sans doute dans sa démarche d'un roman comme la Croisade Solitaire. Et ici aussi, Himes place pas mal d'éléments de son itinéraire personnel, cette fois-ci   à Paris.

Bernard Daguerre

 
Chester Himes : une affaire de viol ( a case of rape publié en français sous le titre Une affaire de viol, Paris, Éditions Les Yeux ouverts, 1963, puis  dans une nouvelle traduction sous le titre Affaire de viol : roman, Paris, Éditions Des Autres, 1978 ; réédition sous le titre Une affaire de viol, Marseille, A. Dimanche coll. Rive noire, 1999, traduction de Michel Fabre et Françoise Clary, préface de Michel Fabre)- 100 pages-



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Chester HIMES naît en 1909 dans le Missouri, dans une famille d'enseignants afro-américains.
A 18 ans, il est victime d'une chute dans la cage d'ascenseur de l'hôtel où il travaille et il entre à l'université de l'Ohio en 1926 grâce à sa pension d'invalidité. Il en est rapidement exclu pour avoir entraîné d'autres étudiants dans des salles de jeu clandestines. Il traîne parmi les arnaqueurs et les voyous de Cleveland et rencontre sa  femme Jean. En 1928, il vole les bijoux et la voiture d'un couple âgé, mais il est pris et condamné à vingt ans de prison.
Après avoir découvert FAULKNER, HAMMETT et FLAUBERT, il commence à écrire. Ses nouvelles sont publiées et, en 1934, sa nouvelle éponyme 59623 (son numéro de matricule) paraît dans Esquire. Il est libéré sur parole deux ans plus tard après sept ans de détention.
A sa sortie de prison, il se marie, écrit pour le Cleveland Daily News, puis déménage pour la Californie où il écrit et travaille sur les chantiers navals.
Son premier roman édité est S'il braille, lâche-le, en 1945, qui raconte la peur et l'humiliation d'un ouvrier noir victime du racisme sur une base de l'armée lors de la seconde guerre mondiale. Il est suivi par The Lonely Crusade en 1947, qui aborde notamment la question des relations entre les noirs, les syndicats et les partis politiques. Protégé de Richard WRIGHT, il partage avec celui-ci certaines conceptions, mais s'en distingue par la distance qu'il garde toujours avec le parti communiste et tout autre  organisation.
Ses romans ne connaissent pas beaucoup  de succès aux Etats-Unis. Quittant sa femme et fatigué par le racisme ambiant, HIMES part pour la France en 1953. A Paris, il fréquente WRIGHT qui lui avait conseillé de le rejoindre et Yves MALARTIC, son traducteur français qui réside une partie de l'année sur le bassin d' Arcachon et qui lui prête sa villa de l'Aiguillon en mai et juin. De 1953 à 1955 paraissent successivement Cast The First Stone, basé sur son expérience en prison, The Third Generation, autobiographie romancée d'un afro-américain issu de la troisième génération après l'abolition de l'esclavage, et La Fin d'un primitif, histoire d'amour elle aussi autobiographique entre un auteur noir raté et une femme d'affaires blanche.
Sa rencontre en 1957 avec Marcel DUHAMEL est décisive. Le fondateur de la Série noire le convainc d'écrire des romans policiers Le succès vient rapidement, et HIMES est considéré comme un auteur important du polar hard-boiled. La Reine des pommes est son premier roman noir, grand prix de littérature policière en 1958, et où apparaissent pour la première fois ses deux héros fétiches aux méthodes expéditives, Grave Digger JONES et Coffin Ed JOHNSON. Les huit volumes de la série sont une peinture sociale d'un Harlem imaginaire dans lequel des histoires parallèles racontent la violence absurde des blancs contre les noirs et des noirs entre eux. Au fil des épisodes,la violence gagne, de même que le burlesque, inséparable du drame chez HIMES.
Après dix ans d'errance en Europe, HIMES emménage définitivement en Espagne, près d'Alicante. Il y  écrit les deux tomes de son autobiographie et meurt en 1984.
Chester HIMES est reconnu pour l'acuité de son regard, son humour et son intransigeance.  S'inscrivant à la suite de Dashiell HAMMET et Raymond CHANDLER, ses écrits résonnent aussi bien chez Edward BUNKER que chez Dennis LEHANNE.

François Lafaye




Une vie en Série noire



Chester Himes est mort près d'Alicante à l'âge de 75 ans. Il était né le 29 juillet 1909 à Jefferson City, Capitale du Missouri. Son père, Jo Sandy Himes, était professeur de ferronnerie et charronnerie et sa mère octavonne, "pareille à une Blanche qui aurait souffert d'une longue maladie." Il était le plus jeune de trois garçons. Sa vie dont il publia le récit sous le titre "Regrets sans repentir" est un véritable roman noir.

En 1922, les Himes qui ont abandonné le Missouri pour le Mississipi, ont inscrit Chester et son frère Jo à l'Institut Haines d'Augusta. Pour une démonstration de chimie, ils préparent un mélange dangereux qui explose à la figure de Jo. S'ensuit une scène pathétique lors du transfert à l'hôpital. Médecins et infirmière blancs refusent l'admission du blessé que l'on devra diriger sur un hôpital réservé aux Noirs.

Chester découvre alors, malgré sa mère qui prétendait descendre en ligne directe d'un aristocrate anglais, que les Himes sont des Noirs et que là-bas, en Amérique, le noir est la couleur du deuil.

En 1926, il obtient son diplôme de fin d'études secondaires. Pour payer son inscription à l'université, il entre comme chasseur au Wade Park Manor, un hôtel chic de Cleveland. C'est en draguant deux jeunes Blanches de l'hôtel qu'il fait une chute de quinze mètres dans la cage de l'ascenseur. A quelques années d'intervalles, il revit le même épisode que son frère promené d'un hôpital à l'autre. Par miracle, il s'en tire et réussira à marcher, déjouant tous les pronostics des médecins qui s'étaient occupés de lui.


Dès septembre 1926, il entre à l'Université de Colombus. En fait, il ne travaille guère, est irrité par les "Noirs" conformistes et abandonne à la fin du deuxième trimestre pour rentrer chez ses parents à Cleveland. Mais le couple est agité par des querelles qui n'en finissent plus et Chester s'évade en fréquentant les tripots de la ville. En particulier celui de Bunch. "Vieux et très petit, l'air desséché, Bunch avait le teint clair, les cheveux plats, d'étranges petits yeux d'un bleu délavé et une expression de cynisme. Il me plaisait." Il va découvrir et côtoyer tout un peuple de malfrats, maquereaux, petits braqueurs que l'on retrouvera dans ses romans de la période française impitoyablement traqués par "Ed Cercueil" et "Fossoyeur". Pour l'heure, il est dans le bain et jusqu'au cou. Il entre pour un remplacement comme chasseur au Gilsy. C'est un hôtel de passes très bien organisé dans lequel les chasseurs servent d'intermédiaires entre les filles et les clients. Tout l'argent qu'il gagne, il le dépense au jeu dans le tripot de Johnson l'intrépide. Avec Benny, son pote, il vole également des voitures. Mais malgré les tentations du milieu, il refuse de prostituer la ravissante Jean Johnson dont il tombe amoureux et qui deviendra sa femme.

Pour s'en sortir financièrement, Chester braque avec deux copains, dont Benny, une caisse de colts. Après une scène épique à Warren, près de Cleveland, où ils tentent de fourguer leur marchandise aux ouvriers des aciéries, ils sont arrêtés par la police. C'est la première fois pour Chester. Sa mère réussit à apitoyer le juge qui est une femme et il obtient le sursis.
On est en 1928, Chester Himes est un voyou minable, l'archétype du loser dont les polars sont si friands et Jimmy Thompson aurait pu inventer l'histoire suivante:

Le héros, c'est Chester, dix-neuf ans, "les cheveux crépus" et un "teint de sépia". Le tripot de Bunch Boy un soir d'hiver, ça c'est pour le décor. Il y a là au comptoir, un chauffeur un peu ivre et qui parle trop comme toujours. Il détaille complaisamment la fortune de son patron, un richard de Cleveland-Heights, au sommet de Cedar Hill. Les révélations précises du bavard ne tombent pas dans l'oreille d'un sourd.

Chester qui rêve d'aller au Mexique à Tijuana pour s'amuser avec les "chaudes señoritas" et profiter de la saison hippique décide alors de faire le grand coup de sa vie. Il espionne pendant un certain temps la vaste maison des Miller et, peu avant le Thanksgiving Day, il passe à l'attaque. La grosse bonne noire est enfermée dans un cabinet et le couple tremblant est contraint de remettre à Chester les bijoux et l'argent du coffre, "cinq ou six liasses de coupures de vingt et de cent dollars, encore entourées de la bandelette d'une banque". A peine est-il sorti du garage dans le coupé Cadillac emprunté aux Miller que les premiers coups de feu retentissent. Pied au plancher, Chester fonce dans la nuit neigeuse poursuivi par les flics.  …"les flocons translucides tombaient autour de moi comme des rideaux immaculés."...[1]  Il réussit à semer la police et échoue finalement dans un fossé des faubourgs de Cleveland. Tout crotté et recouvert de neige, il atterrit dans un routier glauque ouvert toute la nuit. "Un barman chauve jouait aux cartes avec son unique client: un flic en uniforme à moitié soûl."  Chester commande un Whisky et un téléphone. Une bague tombe de sa poche. Le flic la ramasse. Plaisanterie douteuse. Pétoche de Chester. Encore une fois, il parvient à déguerpir sans se faire pincer. Tout son butin fourré dans son manteau, il gagne la gare de l'Union et prend un billet pour Chicago.

Dix heures plus tard, à son arrivée dans la capitale du Middle-West, le scénariste de cette série B ne nous dit pas si le jeune Chester a une pensée pour Capone dont le règne entrait dans sa phase crépusculaire. Certainement pas d'ailleurs. L'univers de Capone, c'est le triomphe du big business. Rien à voir avec les gosses de la troisième génération qui trimballent sur leur peau comme une guigne la mémoire des premiers esclaves.
Dans le monde du crime organisé, Chester n'a pas sa place. Le premier receleur auquel il tentera de fourguer sa camelote le dénoncera à la police.

Les flics de Chicago ne sont pas des tendres. Il est tabassé consciencieusement dans les côtes et "les testicules avec la crosse de leurs pistolets enveloppés dans leurs chapeaux de feutre." Il avoue et on le rembarque à Cleveland. Il est jugé le 27 décembre 1928 et condamné à une peine de vingt à vingt-cinq ans de travaux forcés. Les portes de la maison centrale se referment sur le jeune Chester. Fin du scénario.

Sa vie était un roman. Le roman sera sa vie. C'est en prison qu'il écrit ses premières nouvelles. Il est libéré en 1935 et poursuit jusqu'en 1947 une carrière difficile. Son livre "La croisade de Gordon Lee" est si mal accueilli qu'il décide de quitter les Etats-Unis.
A Paris, c'est Yves Malartic, son traducteur, qui le prend en charge. Or Malartic possède une maison à Arcachon et propose bientôt à Chester Himes d'y passer quelques mois pour se reposer. Sur le bateau, il a rencontré Alva, une jeune femme charmante qui l'a rejoint à Paris. Ils iront tous les deux à Arcachon.

"ADRESSE: Villa Madiana, rue Jules Michelet – L'Aiguillon; Arcachon. En face de chez Monsieur C., presqu'au coin de la rue Alexandrine…
Le quartier de l'Aiguillon, village de pêcheurs, est situé à bonne distance du centre de la ville, au-delà duquel se trouvent les secteurs chics.


Les bateaux des riches – à voile ou à moteur diesel – passaient l'hiver dans des hangars où on les peignait et réparait. On en construisait même dans certains de ces hangars. Par l'intérêt qu'Arcachon porte à la pêche et aux yachts, ce port présente une nette similitude avec New-Port (Rhode Island). …  Arcachon nous plaisait. Nos voisins étaient curieux mais sans malice. …  En fin d'après-midi, nous partions en direction de la ville par la rue Alexandrine; à cette heure-là, le soleil semblait plonger à l'extrémité de la rue qui se transformait en une rivière fantastique d'or fondu. Ensuite, nous bifurquions par le Boulevard de la Plage et nous poursuivions notre marche jusqu'à l'église Saint-Ferdinand. Au sommet du clocher, un Christ de pierre aux bras en croix semblait veiller sur les hommes partis en mer. Enfin nous arrivions à la promenade du front de mer, bordée de parcs et de jardins abondamment fleuris. Des petits arbustes décoratifs, dont le feuillage d'aigue-marine pâlissait aux extrémités des branches jusqu'à la clarté de la lavande, avec la délicatesse de plumes d'autruche, s'alignaient le long du trottoir." 1

Curieux détour et savoureux paysage que cet Arcachon de l'après-guerre. Chester Himes voyagera beaucoup, en Espagne, à Londres, à New-York, avant de revenir à Paris. Ses problèmes littéraires sont loin d'être réglés. Il grappille quelques avances qui lui permettent de vivoter avec Marlène, sa dernière conquête, une jeune Allemande de dix-neuf ans. Et puis c'est la fameuse rencontre avec Marcel Duhamel. Une proposition dans un vestibule de chez Gallimard assorti d'une poignée de billets pour voir venir. Quel apprenti romancier pourrait négliger les conseils que lui donne alors le patron de la Série noire.

"Prenez n'importe quel sujet. Commencez par de l'action. Quelqu'un fait quelque chose. Un homme tend la main pour ouvrir une porte. La lumière l'éblouit. Un cadavre est allongé par terre. Notre homme se retourne et dans le fond du vestibule… .  De l'action, toujours de l'action, comme au cinéma. Ce que pensent les personnages, nous nous en foutons. C'est ce qu'ils font qui nous intéresse. Faites agir vos bonshommes d'une scène à l'autre. Ne vous souciez pas trop de l'intrigue. Tout s'expliquera à la fin. Donnez-moi deux-cent-vingt pages dactylographiées." 1

Ce sera "La reine des pommes". Dans ses mémoires publiées au "Mercure de France" et intitulées "Raconte pas ta vie", Marcel Duhamel donne sa version de la rencontre avec Chester Himes dans son bureau de la rue Sébastien-Bottin. C'était en 1954. "Ses livres se vendaient aussi mal en France qu'aux USA et il lui fallait vivre.
- Avez-vous déjà songé à écrire des "thrillers"? lui demandai-je.
- Jamais, me répondit-il. Et j'en serai bien incapable.
- Erreur, aucun problème, lui dis-je… Vous avez le décor, des personnages à coup sûr pittoresque, de l'imagination…
- Mais il faut inventer une intrigue.
- Non. Il se passe suffisamment de choses à Harlem sans que vous ayez besoin de vous mettre en frais à ce point de vue. Partez d'un simple fait divers, d'une scène au poste de police… (…)
Moins de quinze jours après, il revenait avec un premier jet de Four Corner Square qui allait devenir La Reine des pommes. Il y avait là-dedans matière à trois série noire…"[2]


Avec ce livre, Chester Himes obtient en 1958 le Grand Prix du roman policier. Il est adulé par la critique, encensé par les signatures les plus prestigieuses de l'époque: Cocteau, Giono, Jean-Paul Sartre. En même temps, c'est le début d'une série d'aventures pour deux détectives noirs hors du commun: Grave Digger et Coffin Ed, Fossoyeur et Ed Cercueil.
Comme le souligne Francis Lacassin dans "Mythologie du roman policier", leurs méthodes sont simples, elles consistent à brutaliser tout ce qui bouge dans le périmètre d'une affaire dont ils s'occupent.

"C'est qu'Ed Cercueil avait tué un homme pris sur le fait dans une affaire de mœurs et que Fossoyeur avait crevé les deux yeux d'un type d'un seul coup de révolver. Et la légende courait dans Harlem que les deux inspecteurs noirs auraient tué un mort dans son cercueil s'il avait fait mine de broncher."(3)

A partir de là, le succès n'abandonnera plus Chester Himes qui se retirera avec une Anglaise, Lesley, dans le sud de l'Espagne.

"Pour en finir avec toutes ces histoires", il fera paraître un dernier livre en 1982. Un recueil de nouvelles, "Le manteau de rêves", publié aux éditions Lieu Commun. L'une d'elles, "Le Fantôme de Rufus Jones", nous raconte l'aventure d'un pauvre Noir auquel le Seigneur permet de revenir sur Terre après sa mort. Bien-sûr, il choisit pour son come-back la peau d'un Blanc. Celle du plus gros planteur de Géorgie. Chester Himes en profite pour démonter avec cocasserie l'absurdité des situations provoquées par la ségrégation raciale. "Il ne se mit pas encore en route pour le ciel. Il erra dans la ville, épiant les conversations, écoutant ses parents se chamailler à propos de quelques biens qu'il avait laissés. Cela lui fit un tel effet qu'il se glissa chez le pasteur et but une grande quantité de la réserve privée de "sirop lénifiant". Lorsqu'il arriva au ciel, ce fut avec trois jours de retard et une gueule de bois à tout casser."(4)

Lionel Germain



"Regrets sans repentir"  Chester Himes - Gallimard
[2] "Raconte pas ta vie"  Marcel Duhamel – Mercure de France (1972)
[3] "Imbroglio negro"  Chester Himes – Série noire Gallimard  (1960)
[4] "Le manteau de rêve"  Chester Himes – Lieu Commun  (1982)





La croisade de Lee Gordon




C’est vraiment un roman fleuve « Vie et destin », tel pourrait être le titre de la présentation. Passionné, torrentiel, précis, avec la figure centrale de Lee, écorché vif, victime de l’époque du racisme ambiant, à la figure maigre et émaciée, torturé et perpétuellement sur le qui –vive.
 
Le livre raconte l’embauche de Lee Gordon, à Los Angeles, par le syndicat comme agitateur recruteur auprès des ouvriers noirs, dans une usine de construction aéronautique, en 1943.  Ce recrutement n’ira pas sans mal et on peut dire qu’il échouera dans sa mission.
Lee a 31 ans, il est  marié à Ruth depuis 8 ans ; il a souffert de période de chômage, mais aussi du racisme quotidien des Blancs, depuis son enfance, dans sa scolarité, sa vie professionnelle ou sa vie de tous les jours avec Ruth. Quand le récit débute, il est mal à l’aise : il souffre dans sa relation avec Ruth, il appréhende d’aller travailler au syndicat, craint de ne pas être à la hauteur, d’être rejeté. S’ajoute aussi le conflit avec les communistes (en pleine période comme partout de défense de l’Urss, donc la question raciale par exemple est mise à l’écart). Ce que ne supporte pas Lee, c’est la manière dont les communistes l’instrumentalisent : pour eux, le syndicat est vraiment une courroie de transmission. On le voit bien avec l’histoire de Luther : ce militant communiste est à moitié, si ce n’est plus, voyou : il a accepté l’argent du patron de la boîte, un anti-communiste forcené, un certain Foster haïssant Roosevelt (comme il le dit à Lee quand il l’invite chez lui pour le détourner du syndicat en lui offrant un salaire mirobolant, ce que Lee refuse d’ailleurs). C’est en se faisant malmener par les flics  que Lee découvre que Luther a touché de l’argent; or le P.C. l’apprenant ne veut pas dénoncer un Noir. Cherchant un vrai faux coupable, les staliniens désignent Jackie, par ailleurs maîtresse de Lee, démarche révoltante pour ce dernier.
Se trouve encore posée la question de l’antisémitisme des Noirs (et le racisme des Juifs à l’égard des Noirs) et il y a un beau personnage de juif communiste, Abe Rosenberg dit Rosie qui discute avec Lee, le soigne quand il est malade. D ’autres personnages sont vraiment fouillés : principalement des Noirs (Mac Kinley par exemple l’ancien prof de latin qui veut se faire à tout prix Foster ; et encore le douteux Luther), et aussi  des femmes : Ruth bien sûr, mais aussi Jackie, la blanche pulpeuse communiste avec laquelle Lee a une liaison. Les aller- retour entre les deux femmes, la passion que lui inspire Jackie mais chargée de toute la question raciale, la trahison aussi qu’elle exerce vis-à-vis de lui, la répulsion même qu’elle a par moments pour lui, le racisme contre les Juifs, rien ne nous est caché. De même dans ses relations avec Ruth : deux viols qu’il lui fait subir, et pourtant son amour profond pour lui  jusqu’au bout de leur histoire commune , sa détresse quand il la quitte pour une blanche, et même le passage où elle se maquille en blanc dans une espèce de concurrence désespérée et monstrueuse avec la Blanche.
La conscience lucide malheureuse, déchirée que Lee a de lui-même et de sa condition traverse le livre comme une brûlure permanente, dans ses longues errances, comme  dans sa croisade de militant syndicaliste. Parfois touffu, entrecoupé de longues discussions, qui en font comme un « roman d’idées » (selon le terme du préfacier), La croisade se lit  quand même comme un brûlot. Et la distance entre le personnage central et l’auteur y est des plus ténues.
Bernard Daguerre
 

 

 









 
 
 
 



Chester Himes : la croisade solitaire (Lonely Crusade, 1947, première traduction Ed Corrêa 1952., intro de Richard Wright Collection : Le chemin de la vie, dirigée par Maurice Nadeau,

  puis dans le livre de poche et enfin Gallimard La Noire en 2003, traduit par Janine Hérisson) -519 pages- 27,5€- juin 2003- préface de Graham Hodges, 1986
 
 
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